mercredi 5, jeudi 6 et vendredi 7 octobre 2005 à Nancy
Nous sommes le 10 septembre 2010 - mis à jour : 9 octobre 2006

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Intervention de Daniel Colling, président du CNV,
En clôture du ForuMa : Nancy, 7 octobre 2005

Monsieur le Ministre,
Chers amis,

Avant que vous ne clôturiez, monsieur le Ministre, ce premier ForuMa, j’ai souhaité intervenir dans le cadre de ma responsabilité de président du CNV, et revenir sur certaines questions débattues durant ces trois journées.

En préambule, je voudrais revenir en quelques mots sur ce qu’est le CNV, à l’intention de ceux d’entre vous qui connaissent peu cet organisme.

Notre établissement est né il y a trois ans de la volonté conjointe du ministère de la Culture et des organisations professionnelles du secteur ; il a pour caractéristique d’être, au plan national, le seul organisme à statut d’établissement public intervenant dans les musiques actuelles. Autre particularité, autre privilège devrais-je dire : il est collecteur et bénéficiaire de la taxe sur tous les spectacles de variétés, dont les recettes ont dépassé les 13 millions d’euros en 2004, et c’est cette fameuse taxe qui lui permet de financer l’essentiel de ses actions de soutien, même si on aurait tort d’assigner au CNV une simple fonction de guichet ou de tiroir-caisse.

Notre établissement a aussi pour objet, et pour ambition, de structurer le secteur, en lien avec toutes les parties intéressées : l’Etat, bien entendu, mais aussi les collectivités territoriales qui, au travers de leurs associations d’élus, sont représentées à notre conseil d’administration, sans oublier enfin, les organisations professionnelles du secteur, et les multiples réseaux qui l’animent, dans lesquelles se retrouvent bon nombre des 1 200 entreprises de spectacles aujourd’hui affiliées au CNV.

L’action du CNV revêt une dimension culturelle éminente, tout en s’appuyant sur des leviers économiques ; en aidant les entreprises à prendre des risques, elle vise à favoriser le renouvellement artistique et à garantir la diversité de l’offre, la taxe constituant dans ce but un régulateur très efficace.

Que l’on fasse du jazz ou de l’électro ; que l’on soit implanté à Paris, en Bretagne ou en Lorraine ; que l’on soit producteur, festival, Smac ou diffuseur ; que l’on soit un peu, beaucoup ou pas du tout financé sur fonds publics, que l’on organise des concerts pour 200 ou 1 000 personnes, on a vocation à payer la taxe, certes, mais aussi à être soutenu par le CNV, et nous veillons en permanence à ce que l’établissement soit représentatif de cette extrême diversité, sans aucun parti pris esthétique, C’est dire si les débats qui se sont tenus ici nous interpellent, et nous éclairent sur les attentes multiples que l’on peut avoir à l’égard de notre outil commun qu’est le CNV.

D’emblée, je tiens à souligner le succès et le caractère inédit de ce rassemblement de trois jours, qui illustre à quel point notre secteur et nos musiques sont devenus des enjeux importants pour un nombre croissant d’interlocuteurs ; quelles que soient les suites de ce ForuMa, on doit me semble-t-il saluer la maturité d’un secteur qui s’efforce de réfléchir collectivement à son avenir, et donner un coup de chapeau aux initiateurs de ce rassemblement.

Je n’ignore pas que cette initiative s’est inscrite dans le droit-fil des débats engagés au sein de la concertation nationale réunie depuis plusieurs mois sous l’égide du ministère de la Culture, et je pense, monsieur le Ministre, qu’il y aura un avant et surtout, un après ForuMa, ce que vous nous confirmerez sans doute tout à l’heure.

En ce sens, j’aimerais que l’étape qu’aura constituée le ForuMa soit un point de départ, et non un aboutissement, et qu’elle permette de réelles avancées et prises de conscience sur les réalités de notre secteur, quitte pour cela à dépasser certains des débats tenus ici, pour privilégier une approche véritablement professionnelle.

La première de ces réalités a trait à la notion de métier, à l’existence désormais incontestable d’un véritable secteur d’activité professionnelle, qui dépasse à lui seul nos particularismes, et nous rassemble en même temps qu’il nous oblige.

Ainsi, on peut débattre durant des heures des conditions de l’émergence artistique, on s’apercevra toujours que cette notion d’émergence est une composante à part entière d’une véritable chaîne professionnelle, et que personne n’a vocation à demeurer cantonné dans « l’émergence ».

De la même façon, les relations parfois ambiguës que notre secteur entretient avec les pratiques amateurs appellent à de nécessaires clarifications, au nom de cette culture du métier qui me paraît indispensable ; on n’est pas « à moitié » ou « semi professionnel » ; on doit l’être totalement, et bien mesurer les conséquences qui s’y attachent, sans penser que la détention de la licence, ou la délivrance d’une feuille de paie garantisse définitivement son inscription dans ce champ professionnel.

Au risque de paraître provocateur, j’ai presque envie de dire que notre secteur doit développer des réflexes corporatistes, non pas au sens le plus fermé du terme, mais en ayant une conscience exacte de toutes les responsabilités et de toutes les exigences qui découlent de l’exercice d’une activité professionnelle.

Cette culture du métier me semble d’autant plus nécessaire que notre secteur n’échappe pas à une particularité bien française, le fameux syndrome du village gaulois, qui voit de multiples chapelles cultiver leurs différences, souvent sur la base de critères artistico-économiques, au détriment d’une vision globale de l’activité.

Cette diversité, cet éclatement ne sont pas en eux-mêmes critiquables, car ils correspondent souvent à des besoins d’identification, mais en revanche, si nous souhaitons peser collectivement sur notre avenir, nous devons nous retrouver sur l’essentiel, sur les valeurs communes qui fondent une communauté professionnelle comme par exemple de vrais parcours de formation et d’entrée dans le métier ; une réflexion commune sur les conditions de viabilité de nos activités ; une délimitation plus claire des frontières avec les pratiques amateurs ; une mobilisation conjointe en faveur de l’emploi, bref, ce qui fait le ciment d’un secteur d’activité et lui permet de peser efficacement auprès des pouvoirs publics, au niveau national comme au niveau local.

La deuxième des réalités dont je voulais parler porte un nom qui parfois fait frémir certains d’entre vous, et qui s’appelle le marché.

Notre secteur a ceci de particulier qu’il a su en 25 ans construire un équilibre assez subtil entre le marché et une intervention publique que nous avons tous appelée de nos voeux au nom de la reconnaissance de nos musiques et des enjeux artistiques et culturels qu’elles comportent.

Cet équilibre est imparfait, précaire et forcément fragile ; il s’est construit de façon empirique, sans que rien ni personne n’en définisse les contours ou n’en planifie la construction, mais il aboutit aujourd’hui à un paysage plutôt cohérent, qui voit principalement l’intervention publique se mobiliser en priorité là où le marché n’est pas suffisant ou opérant, même si certains considèrent qu’elle demeure bien insuffisante.

Reconnaître la réalité du marché et ses contraintes ne signifie pas qu’on accepte d’en subir tous les excès ou tous les diktats, loin de là ; les mécanismes de la taxe et l’action du CNV sont d’ailleurs là pour le prouver, jour après jour.

En tous cas, il ne faudrait pas qu’au nom d’une méfiance quasi instinctive à l’égard du marché et des valeurs que ce terme comporte, on en vienne à rompre le fragile équilibre dont je parlais tout à l’heure en suscitant des interventions publiques en croissance constante, sans réflexion suffisante sur leur raison d’être et leur affectation.

On a souvent tendance à voir derrière cette notion de marché la dimension la plus commerciale de notre secteur d’activité, en oubliant dans le même temps que c’est aussi la question du public qui est en jeu ; le spectateur n’est pas uniquement un client, un acheteur de billet, c’est avant tout une composante même du spectacle, ce qui lui donne son sens ou sa légitimité. Le public, c’est aussi notre richesse et notre raison d’être, et j’ai de bonnes raisons de croire que la proximité que nous avons su conserver avec lui nous place aujourd’hui en meilleure posture que d’autres.

En bref, assumons ce que nous sommes, soyons fiers de nos succès et méfions nous des risques et des dangers d’une trop grande institutionnalisation ! Je ne vois d’ailleurs aucun paradoxe à ce que cette mise en garde provienne du président de la structure la plus institutionnelle de l’univers des musiques actuelles !

Il convient en effet de vous rappeler que nos musiques naissent et se développent sur des facteurs émotionnels ; elles se nourrissent d’une culture de la proximité, de l’immédiateté, de l’air du temps ; souvent l’objet de récupérations, y compris par les publicitaires de tous poils, elles demeurent malgré tout difficiles à apprivoiser, car leur succès même et leur capacité phénoménale de renouvellement procède de cette volonté de différenciation par rapport à l’existant.

Et si nous voulons réfléchir et oeuvrer utilement pour l’avenir, nous ne pouvons nous permettre de le faire en ignorant ce terreau artistique, en recréant des cadres institutionnels trop formatés, trop rigides. En clair, sauf à trahir ces musiques, nous ne pouvons nous transformer insensiblement : en instruments passifs de politiques culturelles qui nous dépasseraient, et nous conduiraient collectivement à l’échec ; n’est-ce pas d’ailleurs tout le sens de notre métier d’entrepreneur de spectacles, avec toute la dynamique que cet intitulé comporte ?

À vrai dire, et je le dis ici devant de nombreux représentants des collectivités territoriales, notre propos n’est certes pas de reprocher à des élus leur désir d’investir dans notre domaine, mais davantage d’attirer leur attention sur des précautions à prendre, s’ils ne veulent, dans quelques années, se retrouver prisonniers de politiques inadaptées et...budgétivores. Que seront nos musiques, et que seront nos publics dans 10, 15 ou 20 ans ? Je mets au défi quiconque de répondre à cette question, comme personne n’avait, il y a encore 20 ans, su prédire la véritable explosion des musiques électroniques et leur influence décisive sur tout le registre des « musiques actuelles ».

C’est d’ailleurs dans cet esprit que le CNV vient de publier un ouvrage sur la construction et l’aménagement des lieux, (en vente ici même !) en s’efforçant de montrer le risque qu’il peut y avoir à trop figer l’usage que l’on peut en attendre, car ç’est sans doute dans cette matière que les risques de dérive sont les plus grands.

Avons-nous souhaité passer directement de l’âge préhistorique, l’âge des chapiteaux, à une ère « post moderne », qui verraient nos musiques s’enfermer dans de nouveaux temples de la culture musicale subventionnée ? je n’en crois rien, et je suis persuadé que les débats de ce ForuMa auront permis de faire progresser notre réflexion commune sur ce point.

Je terminerai ici mon propos en disant que tous ces débats, toutes ces réflexions, constituent d’une certaine façon l’environnement de l’action que mène le CNV, au travers de ses différentes instances, avec cette recherche permanente d’équilibre entre toutes les parties et toutes les composantes de notre secteur.

Cet outil doit être aussi le vôtre, alors, n’hésitez pas à l’utiliser !

Je vous remercie de votre attention.

Daniel Colling


Retrouver le discours en téléchargement ICI





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