Un des points à l’ordre du jour du ForuMa porte sur les enjeux de la transmission.
Première pratique culturelle des jeunes, la musique - son écoute - fait l’objet d’une consommation massive, quotidienne et polymorphe. Pour des millions de jeunes, ce rapport singulier à la musique constitue une passionnante entrée en culture. Mais comment faire le pas ? C’est un enjeu essentiel pour les « acteurs culturels » préoccupés d’encourager la création, d’en favoriser le rayonnement et convaincus de la nécessité de mettre les connaissances en partage pour tous. De l’expérience acquise en développant Zebrock au bahut, je souhaite tirer ici quelques enseignements.
Depuis 1990, initiée alors par le Conseil général de la Seine Saint-Denis, Zebrock au bahut est une action culturelle en milieu scolaire, qui ne dissimule pas son ambition éducative : « cultiver le désir de musique ». Elle est développée par l’association Chroma, qui pilote les actions « Zebrock » conduites dans le champ des musiques actuelles en Seine Saint-Denis et en Ile de France (grand Zebrock, www.zebrock.net, journées « amplifiées » etc.).
Un travail (chroniques et divers travaux libres) mené en groupe autour d’une vingtaine de chansons parcourant cinquante ans d’histoire de France est le socle de Zebrock au bahut.
Autour d’un thème chaque année renouvelé, quelque 1 300 élèves d’une soixantaine de classes de collèges et lycées professionnels, participent à ce projet proposant des conférences, des travaux dirigés, des rencontres avec des artistes en résidence, un concert final et une « remise de prix » (des Cd et des revues musicales) récompensant le travail fourni par les élèves. Ces travaux seront cette année adossés au site www.zebrockaubahut.net qui va voir le jour en octobre.
Que disent les chansons ? Quels sont les instruments repérés ? Pourquoi les yéyés dans les années 60 et le rap dans les années 90 ? Que dire de chansons aussi différentes que « Le jazz et la java » de Nougaro et « DJ » de Diams ou « Paris » de Camille. Qui est Léo Ferré ? D’où viennent les Wampas ?... La gamme des discussions que peut nourrir l’écoute d’une chanson est immense et fait appel à bien des connaissances, souvent insoupçonnées chez les élèves (banlieue nord de Paris, je le rappelle).
Avec le concours de professeurs dont l’investissement auprès des élèves force le respect, Zebrock au bahut s’est affirmée comme un dispositif enrichissant, qui fait le pari (réussi) de l’intelligence, de la sensibilité des élèves et de leur disponibilité à rencontrer des formes musicales et des propos très éloignés de leurs « habitudes ». Les idées reçues des adultes sur le champ des possibles en prend un coup. Là où on attend un plébiscite étroit sur le rap, on découvre que Charles Aznavour est une icône intouchable. Quand on se prépare à du rejet, on assiste à une discussion nourrie sur « L’affiche rouge » de Léo Ferré avec une belle digression sur la Résistance et la place des étrangers.
À aucun moment Zebrock au bahut ne fait preuve de prosélytisme musical ou ne prêche la « bonne musique », laquelle, bien sûr, serait aux antipodes de ce dont regorgent baladeurs et mp3 cachés au fond du cartable. D’abord, bien malin qui sait vraiment ce qu’ils recèlent, et nous avons le sentiment qu’à ce jeu-là, nous irions tous de surprise en surprise. Ensuite, nous ne perdons pas de vue notre objectif premier : nourrir les connaissances et l’esprit critique des jeunes auxquels nous nous adressons. Ce qui nous permet de mesurer, j’insiste, l’étendue d’une curiosité, terriblement mésestimée par le monde des adultes. Décortiquer les chansons c’est fatalement mettre à jour des connaissances en musique, en français, en histoire, voire en géographie, parler de création, évoquer la mode et l’air du temps (si changeants) et surtout s’appuyer sur une sensibilité rarement prise en défaut. L’oreille est une très bonne conseillère et s’y fier conduit souvent les élèves à toucher juste, sentir juste. Il appartient ensuite aux adultes de nourrir ce cheminement du vocabulaire et des connaissances adéquats.
Au fil des ans, Zebrock au bahut a grandi. Partant en 1990 d’un concert de Pigalle relevant principalement d’un souci de promotion des musiques actuelles dans quelques collèges, le projet s’est étoffé des questions soulevées par les interventions en classe et des réponses qu’il a fallu inventer. Il nous est notamment paru évident qu’au moment crucial où préadolescents et adolescents se frottent à l’idée qu’il leur faut penser par eux-mêmes (dans le cas qui nous intéresse, forger son goût), il est plus urgent de nourrir le désir de s’y plonger soi-même librement mais avec quelques outils, que de se livrer à l’exégèse, fût-elle enthousiaste, de tel ou tel genre musical.
Le point fort de Zebrock au bahut : conjuguer écoute et discussion sur les chansons (en un mot, le patrimoine) avec la rencontre d’artistes engagés dans un projet créatif (au fil des ans : les Innocents, les Wampas, Verbeke, Little Bob, Zebda, Thomas Pitiot, Dgiz...). Souvent première rencontre avec des artistes en situation de travail (où l’on découvre que la musique est un processus et un travail), la « résidence » invite à entendre de la musique en direct, à rencontrer les codes de la scène et du spectacle et rend simple (plus simple) sa fréquentation. En clair, former des publics. À la fin du parcours, le concert final est une belle fête, où l’artiste n’est plus en résidence, en répétition, mais en représentation, autre aspect des choses qu’il n’est pas vain de faire mesurer. Jusqu’à penser à « organiser » le rappel à la fin du concert. Rien n’est spontané ! La moindre des satisfaction n’est pas l’écho qui nous parvient des conseils de classe, notant des avancées en français, des profs plus liés à leurs élèves, des classes plus soudées etc. Faut-il préciser à quel point chaque édition de Zebrock au bahut est passionnante, émouvante et enrichissante pour les adultes que nous sommes ?
Au moment d’entamer la seizième édition, quelques questions encombrantes. Pourquoi toujours aucun financement de l’Education nationale ni de la Drac sur ce projet, qui repose sur un équivalent de deux postes à plein temps (une coordinatrice, un vacataire conférencier et le directeur de la structure qui intervient dans les classes qui bénéficient d’une présence allant de 8 à 12 heures chacune) ? Plus important : Zebrock au bahut reste une action culturelle dont la dimension massive, ne doit pas faire oublier qu’il y a près de cent vingt collèges en Seine Saint-Denis et que l’éducation artistique y est, comme partout, reléguée au rang du « plus-produit » que tel ou telle professeur dispensera s’il en a envie, prenant sur son temps et ses passions. La France en est toujours à l’âge de pierre dans ce domaine, en dépit des grandes envolées Ministérielles ou du ton compassé des Commissions parlementaires. Les lignes affectées à l’action culturelle des établissements viennent d’être amputées de 41% dans l’Académie de Créteil, en contravention de la circulaire signée par les deux ministres concernés le 3 janvier 2005 ! Le danger bien sûr (et là encore), est que Zebrock au bahut et bien d’autres actions (qui rencontrent louanges et félicitations) restent de belles expériences, portées par des équipes qui ne comptent ni leur temps ni leur énergie, financées par des collectivités locales en difficulté (le choix du RMI contre celui de la culture, quel bonheur) et des organismes professionnels qui ne peuvent en assurer la pérennité, sans que l’Etat assume pleinement une responsabilité nationale en la matière. Théâtre, cinéma, arts plastiques ou musique doivent enfin trouver une place digne de ce nom dans les programmes et bénéficier des moyens requis. Nous savons tous combien la transmission des patrimoines culturels et artistiques est capitale pour que les individus accèdent à une « humanité » riche et libre. Est-ce un luxe inabordable dans un des pays les plus riches de la planète ?
Edgard Garcia, directeur de Chroma