Tout garder ?
Les dilemmes de la mémoire à l’âge médiatique
Au bout du compte, l’envie de tout garder n’apparaît plus comme un réflexe primaire, la tentation de la facilité préférée aux dilemmes du tri. Elle s’impose au contraire comme une conclusion d’une démarche patrimoniale consciente de ses devoirs et intégrant des priorités positives multiples. Mais ce critère de l’appartenance au patrimoine ne serait-il pas, précisément, une arme absolue pour écarter de simples archives dont la survie importe moins ? Manière de retrouver la sélection sous couvert de garantie intellectuelle. Reste donc à savoir ce que nous pouvons légitimement appeler “patrimoine” pour l’avenir, et en quoi le numérique en transforme la nature.
Emmanuel Hoog PDG de l’INA
(extraits de l’article paru dans la revue “Le débat” © Gallimard)
La production phonographique au service du patrimoine sonore
(Extrait de la transcription de l’allocution du 15 octobre 2003 au Colloque de Grenoble "Mois du Patrimoine écrit" - Musiques et mémoires - Musée de Grenoble)
Le cadre juridique et les difficultés pour rééditer le patrimoine
Je rappellerai très brièvement le cadre juridique qui régit l’activité de réédition des phonogrammes du commerce. Il est déterminé par le Code de la propriété intellectuelle dans les articles traitant du droit d’auteur et des droits voisins, c’est à dire les droits d’interprète et les droits de producteur. Ces notions ont été réajustées dans la loi du 3 juillet 1985 dite “Loi Lang”. Le droit d’auteur s’éteint désormais à la fin de la soixante-dixième année civile qui suit l’année du décès de l’auteur de l’œuvre musicale. Quant aux droits patrimoniaux de l’artiste interprète ou du producteur du phonogramme, ils expirent cinquante ans après le 1er janvier de l’année civile suivant la première publication. C’est cette dernière disposition, sans laquelle tout le travail de vulgarisation et de sauvegarde du patrimoine sonore ne serait pas possible, qui permet à un producteur de publier à son compte un disque du commerce tombé dans le domaine public au bout de cinquante ans. Nous sommes bien évidemment très attachés au maintien de ce principe qui fait cependant l’objet de controverses aujourd’hui.
Pour mener à bien son travail de réédition patrimoniale, un producteur doit surmonter diverses difficultés que je me contenterai d’énumérer :
la qualité du son car en dépit des progrès des techniques de restauration, il n’est pas possible de redonner aux documents les plus anciens un confort d’écoute comparable aux productions d’aujourd’hui, et l’auditeur doit en être averti ;
la raréfaction des fonds qui nécessite de rechercher et de recenser, avant qu’elles ne disparaissent, les collections privées existantes sur chaque thème spécialisé ;
le manque d’intérêt des pouvoirs publics et d’une grande partie des médias qui privilégient la création musicale actuelle au détriment du patrimoine sonore dont le statut, en tant qu’élément de recherche, de culture et d’histoire à part entière, n’est pas encore reconnu ;
les exigences de la grande distribution qui pénalise les petits producteurs en rejetant les produits dont la rotation de stock est faible ;
le piratage par des producteurs peu scrupuleux qui diffusent des produits concurrents à très bas prix en copiant illicitement le travail de restauration de Frémeaux & Associés sous l’argument fallacieux du domaine public ;
une exposition déficiente de la production indépendante dans les listes de diffusion des radios de service public au profit des compagnies majors, parfois les seules représentées ; nous sommes de ce point de vue mieux servis par les radios privées ;
la fragilité du marché du disque patrimonial car Frémeaux & Associés ne reçoit aucune subvention et finance son activité uniquement par le produit de la relation commerciale avec ses clients. Nous bénéficions heureusement du soutien des médiathèques qui font régulièrement l’acquisition de nos collections comme matière de base à la constitution d’une encyclopédie sonore.
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Jean-Pierre Meunier - Directeur du Patrimoine Créole chez Frémeaux et associés